Mon père l’avait acheté jeune poulain chez le boulanger du village.
Quels critères avaient motivé son choix ? Adulte, Favori ne correspondait pas spécialement au standard d’une race quelconque de cheval. Plutôt de petite taille, gris clair, légèrement pommelé, musclé et bien proportionné, mais rien de marquant.
Quoique, en le regardant mieux : une impression de puissance rassemblée et un je ne sais quoi de joyeux et de turbulent dans le regard, des réactions très vives, levant brusquement la tête mais sans brutalité dès qu’on approchait la main pour le caresser, laissant augurer d’un caractère fier et indépendant.
Mon père n’a, je pense, jamais regretté son choix. Le couple qu’il a formé avec Favori pendant plus de 20 ans a souvent amusé et fait bien des admiratifs parmi les agriculteurs du pays !
Je me souviens de ma joie d’enfant, de ma grande fierté quand on venait chercher le petit cheval pour l’atteler devant d’énormes chars de foin, bloqués dans les ornières profondes des chemins. Souvent deux gros et lourds chevaux de trait étaient déjà dans les brancards des carrioles et ne réussissaient pas à faire avancer le chargement.
Mon père installait Favori à la place du cheval de tête, lui parlait doucement, l’encourageait, le cheval dressait les oreilles, écoutant la douce chanson des mots de son maître et docilement il se laissait faire.
Alors commençait une autre façon d’opérer et Favori le savait, il l’attendait :
Mon père, devant l’attelage, prenait son cheval par la bride, le flattait de la main encore une fois et disait « Allez ! Favori p’tit gris !! » et là…. l’homme et le cheval ne faisaient plus qu’un ! Bandant ses muscles, installant solidement ses jambes arrière, Favori démarrait, mon père avançait en même temps que lui, tendus ensemble vers le même but !